Un livre, une interview !

Karine Tuil / Photographe Jean-François Paga

Grâce au livre L’invention de nos vies,  sorti récemment aux Editions Grassetj’ai découvert la plume de Karine Tuil. Une écriture ciselée, percutante, violente, parfois. L’auteur m’a entraînée dans le sillage de ses personnages, sans que je puisse m’arrêter avant de connaître le dénouement de l’histoire. Bien que son emploi du temps soit minuté, elle a eu la gentillesse d’accepter une interview pour ce Slog, et je l’en remercie une nouvelle fois. Je vous laisse en sa compagnie…

 

Les Chroniques de Mlv : Karine Tuil, bonjour,  et merci d’avoir accepté d’être l’invitée de ce Slog. L’invention de nos vies (Grasset)  est votre neuvième romanpouvez-vous nous raconter la genèse de ce livre ?

Karine Tuil : J’avais été très marquée par la vague de suicides à France Telecom il y a quelques années. J’ai eu le sentiment que quelque chose ne fonctionnait plus dans notre société. La pression sociale, l’obsession de la réussite, de la performance, le climat concurrentiel, compétitif, avaient perverti tous nos systèmes de pensée et altéré les règles socio-professionnelles. J’ai eu alors envie d’écrire sur ce sujet, de retracer l’itinéraire d’un homme qui serait contraint au mensonge d’identité et à la manipulation pour trouver sa place sociale. Montrer aussi des personnages ambigus, animés de sentiments contradictoires, les placer successivement dans des situations d’échec ou de réussite. Analyser leurs réactions avec, en toile de fond, des histoires d’amour avortées.

LC de Mlv :  Juste avant sa chute, Samir avait-il atteint le point de non-retour dans la manipulation, et la trahison des siens ?

K. T : Comme le dit le proverbe qui m’a guidée tout au long de l’écriture de ce livre : « Avec le mensonge on peut aller très loin mais on n’en revient jamais. » Aux Etats-Unis, Samir avait construit sa réussite exemplaire sur un mensonge d’identité et était contraint à la dissimulation. Il ne pouvait pas avouer la vérité à sa femme, à ses associés, leur dire qu’il était musulman. Toute sa vie avait été construite autour de ce mensonge. De surcroît, il avait pillé des éléments biographiques de son ancien meilleur ami Samuel pour écrire sa propre mythologie.

LC de Mlv : Grand avocat,  il va plaider la défense des femmes victimes de violences -on peut le comprendre à la lecture de son passé. Or, en privé, il se montre pervers, violent, avec ses maîtresses, sa femme, et Nina. N’est-ce pas un choix professionnel ambigu de sa part ?

K. T : Samir Tahar est un personnage ambigu, complexe et c’est sans doute ce qui le rend intéressant, mystérieux, énigmatique. A l’adolescence, il a été témoin d’un viol collectif et en a été traumatisé. Mais plus tard, il sera cet homme à femmes, charismatique, séducteur et un peu brutal dans son approche de la sexualité. Ce n’est pas contradictoire car, dans ses relations adultères, ses compagnes sont toutes consentantes. Par ailleurs, la sexualité, la sphère intime, sont les seuls espaces où Samir peut enfin être lui-même. Il demande ainsi à des prostituées de l’appeler Samir, redevenant l’homme qu’il a été. Enfin, son comportement sexuel trahit aussi des rapports de force sociaux. Dans un lit, Samir est celui qui domine et, comme l’écrivait Norman Mailer, « Au lit, les gens se massacrent. »

LC de Mlv : Nina est emprisonnée par sa beauté, Samir par sa trahison, et Samuel, par l’impossibilité d’écrire. La délivrance de chacun ne passera que par la chute de Samir. Ils sont, d’une certaine façon, tous les trois fusionnels, non ?

K. T : Ils sont liés par une communauté de destins. A vingt ans, ils étaient très fusionnels mais leur amitié n’a pas survécu à la trahison de Samir et Nina suivie de la tentative de suicide de Samuel.

LC de Mlv : Samir tient des propos violents sur les auteurs lorsque Samuel vient lui rendre visite en détention.  « égocentriques, narcissiques et manipulateurs » est-ce la vision que vous avez de votre métier ?

K. T : Samir est persuadé que Samuel ne vient que par intérêt littéraire. Je pense qu’effectivement, les écrivains sont souvent égocentriques, narcissiques et manipulateurs. Il faut être obsédé par son travail pour écrire, par les moyens à mettre en œuvre pour s’y consacrer.

LC de Mlv : Avez-vous choisi d’être romancière ? Ou bien, est-ce ce métier qui vous a choisie ?

K. T : J’ai toujours aimé écrire. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les livres et les dictionnaires. J’avais une passion pour les mots. Il y a quelque chose de l’ordre de la vocation dans l’écriture mais je dirais quand même que j’ai choisi d’être écrivain, je m’en suis donné les moyens, j’ai travaillé, je suis allée au bout de mon désir malgré les difficultés et les refus qui ont ponctué mes premiers essais.

LC de Mlv : Comment se passe une journée d’écriture ? Avez-vous des habitudes de travail ?

K. T : Je me mets au travail dès 8h du matin. J’ai autour de moi mes carnets de notes, des feuilles volantes, des dictionnaires et mon ordinateur. Parfois je mets un peu de musique classique. Je travaille jusqu’à l’heure du déjeuner, je fais une pause, je vais souvent courir ou marcher, c’est très propice à la réflexion. L’après-midi, je relis ce que j’ai écrit ou je travaille sur un autre projet. Le soir, je lis. J’essaye de lire deux ou trois heures par soir.

LC de Mlv : C’est la quatrième fois qu’un de vos livres est en lice pour le prix Goncourt. Quelle a été votre réaction en prenant connaissance de cette nomination ?

K. T : J’en ai été très heureuse. C’est une forme de reconnaissance qui fait plaisir. Par ailleurs, je suis fille d’immigrés et, pour mes parents, qui m’ont élevée dans l’amour de la France et de la langue française, cette nomination revêt un sens particulier.

LC de Mlv : En tant que passionnée de cinéma, si vous deviez choisir le casting de L’invention de nos vies , qui interprèterait  Nina, Samir et Samuel ?

K. T : Je ne sais pas qui interprèterait Nina et Samuel mais je peux vous avouer que je me suis inspirée de l’acteur Tahar Rahim que j’adore pour décrire le personnage de Samir Tahar.

LC de Mlv :  Une dernière question avant de vous remercier infiniment pour nous avoir accordé de votre temps. Lorsque Samuel rencontre le succès, celui-ci lui fait peur. Il n’est pas heureux. Êtes-vous heureuse ?

K. T : Comme je le dis dans le livre : « Ecrire, c’est se confronter quotidiennement à l’échec ». Dans ces conditions, je ne sais pas si l’on peut être pleinement heureux en tant qu’écrivain, je suis même sûre du contraire. Et je pourrais faire miens les mots de Thomas Bernhard dans« Gel » : « J’étais persuadé que l’erreur d’avoir placé tous mes espoirs dans la littérature allait m’étouffer. Je ne voulais plus entendre parler de littérature. Elle ne m’avait pas rendu heureux. »

 

L’invention de nos vies est disponible chez votre libraire depuis le 21 août dernier.

 

Afin de suivre l’actualité de Karine Tuil, je vous invite à consulter son site, en cliquant ICI.

 

© Les Chroniques de Mlv 28-10-13

© Un livre après l’autre

L’invention de nos vies – Karine Tuil

L'invention de nos vies K Tuil

Nina, Samuel, Samir : un trio inséparable. Samuel perd ses parents dans des conditions tragiques, il demande alors à Samir -son « frère »- de prendre soin de Nina pendant son absence. Vingt ans plus tard, Nina et Samuel sont ensemble, accumulant les déceptions d’une vie professionnelle, et privée. Samuel s’enfonce, il n’est pas devenu l’écrivain qu’il souhaitait. Nina est prisonnière de sa beauté ; de plus, à son grand désarroi, elle n’est pas devenue mère. Lors de la diffusion d’un reportage à la télévision, ils reconnaissent leur ami ; c’est aussitôt l’incompréhension pour Samuel lorsqu’il découvre la nouvelle identité de Samir : celui-ci s’est servi pour « réussir » dans une société qui -selon lui- le rejette,  de sa vie, de ses douleurs, de ses origines, en devenant Sam Tahar. C’est une trahison de trop pour Samuel, qui  va désirer en découdre.

Avocat réputé à New York, respecté de tous, Sam(ir) a trois grands « principes » dans sa vie afin d’assouvir son besoin de revanche :  l’ambition, le pouvoir et le sexe. Métier qui le propulse à la une des médias, fortune, mariage inespéré ; révéler la vérité sur ses véritables origines à ses amis, collègues, et surtout à sa femme, serait catastrophique ; aussi contrôle-t-il tout, au point d’en perdre sa liberté, de renier une partie de sa vie, et d’en vivre plusieurs suivant le lieu géographique où il se trouve. Un grain de sable -inévitable- viendra enrayer la machine, sous quelle forme se présentera-t-il ? Comment Sam(ir) va-t-il réagir ? Comment son entourage va-t-il gérer cette onde de choc ? Notamment Ruth Berg -personnage formidable- dévouée à son mari, elle lui a offert un foyer « idéal » où tout est parfait -comme elle- petite fille choyée nullement préparée au cataclysme qui va arriver, sa réaction face à la vérité sera visuellement époustouflante sous la plume de l’auteur (je vous conseille de lire attentivement ce passage aux pages 406/407).

Au final, la construction de ce roman  -proche d’un polar- permet à l’auteur d’aborder non seulement le thème de l’usurpation d’identité, mais aussi celui de la violence de notre société actuelle, avec ses dérives, ainsi que ses nouveaux dangers, dans une étude en profondeur des différentes catégories sociales. L’auteur maintient un suspens auprès de son lecteur,  son envie de connaître le dénouement de cette histoire restant intact jusqu’à la dernière page. Quant aux crimes de Sam(ir), ils laisseront des dégâts psychiques qui ne cicatriseront sans doute jamais, pour les gens qui ont croisé, un jour, la route de cet homme.

Vous l’aurez compris à la lecture de cette chronique, j’ai eu un véritable coup de cœur pour ce roman !

 © Les Chroniques de Mlv 28-10-2013

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